Les dangers du créationnisme pour l'enseignement des sciences
Réunion thématique du 4 Mai 2009 par Albert Grégoire
L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a adopté le 4 octobre 2007 la résolution 1580 intitulée « Les dangers du créationnisme dans l'éducation ».
Je rappelle que le Conseil de l'Europe est une institution crée en 1949, qui regroupe 46 états européens et qui s'est dotée d'une assemblée parlementaire où siègent des représentants des parlements nationaux, au prorata de la population. Ce n'est donc pas un organisme de l'Union Européenne et ses résolutions n'ont qu'un avis consultatif.
Cette résolution 1580 - je cite : « s'oppose fermement à l'enseignement du créationnisme en tant que discipline scientifique, ou dans tout cadre disciplinaire autre que celui de la
religion ».
Pour mémoire, le créationnisme est un courant de pensée qui rejette la théorie de l'évolution, jugeant qu'elle est incompatible avec la croyance en la création de l'univers et des organismes vivants par un être transcendant.
Or, les scientifiques considèrent la théorie de l'évolution comme le cadre explicatif rationnel le plus cohérent pour intégrer l'ensemble de nos connaissances concernant le vivant et ses origines.
Diverses formes de créationnisme existent : le créationnisme « jeune terre » interprète à la lettre les textes de la genèse, et affirme que l'univers a été créé il y a 6.000 ans ; le créationnisme « vieille terre » admet que l'univers est beaucoup plus ancien, mais nie le phénomène d'évolution biologique. Une forme plus récente du créationnisme accepte une évolution qui serait «dirigée» par une intelligence supérieure. Pour mieux comprendre les enjeux, il est utile de retracer brièvement l'histoire des mouvements créationnistes.
Depuis la publication du livre de Darwin (L'Origine des espèces, 1859), la théorie de l'évolution a toujours fait l'objet d'attaques de la part de certains mouvements religieux.
Tout au long du xxème siècle, les mouvements créationnistes chrétiens nord américains ont mené un incessant combat pour remplacer l'enseignement de l'évolution par une
interprétation littérale des textes bibliques.
Depuis une dizaine d'années, ils ont adopté une stratégie plus subtile, revêtant l'apparence scientifique, avec le mouvement du « Dessein Intelligent » (Intelligent Design, ID).
Ce mouvement ne rejette pas le fait que les espèces vivantes aient évolué, mais affirme que le monde vivant est tellement complexe et parfait qu'il ne peut résulter que de l'action d'une
intelligence supérieure, qui aurait conçu les premiers êtres vivants et guidé leur évolution jusqu'à nos jours.
Cependant, les arguments présentés en faveur de cette théorie ne résistent pas à une analyse scientifique. En particulier, comme l'hypothèse de l'ID fait appel à une explication surnaturelle pour
rendre compte de la complexité du vivant, elle ne peut être ni validée ni invalidée par des expériences ou des observations et sort donc du cadre scientifique. Plus important encore, au-delà de
son discours pseudo scientifique, le mouvement de l'Intelligent Design revendique un projet politique consistant à instaurer une morale chrétienne fondamentaliste en tant que valeur de référence
pour l'ensemble de la société.
Une autre forme de créationnisme revient actuellement en force en Turquie avec la « Fondation pour la recherche scientifique ». Le fondateur et président d'honneur se nome Harun Yahya ; il est l'auteur de l' « Atlas de la Création », dont le premier volume a été envoyé gratuitement à des milliers d'établissements scolaires en France, Belgique, Suisse, Italie, Espagne, etc... Cette théorie ne nie pas seulement les mécanismes évolutifs proposés par Darwin, mais le fait même de l'évolution. Le livre « l'Atlas de la Création » constitue une manipulation grossière et malhonnête des données paléontologiques.
Tout comme les tenants de l'ID, Harun Yahya est animé par un projet politique. Il propose de détruire les fondements du matérialisme, et prône une certaine lecture du Coran comme fondement de
vérité et de morale, afin d'atteindre la paix entre les peuples tout en instaurant la primauté d'une forme particulière et extrême du religieux sur le politique.
Il est plus inquiétant encore de constater que les tenants du créationnisme trouvent un relais politique efficace au sein de plusieurs pays européens, dont les autorités adoptent officiellement des idées créationnistes et attaquent la biologie de l'évolution. Cela a été le cas notamment sous le gouvernement italien de Berlusconi, mais aussi en Serbie, en Russie, en Pologne. La théorie de l'Intelligent Design a trouvé un écho favorable auprès de la précédente ministre néerlandaise des Sciences.
Il faut souligner qu'au sein de chaque religion coexiste une grande diversité d'opinions concernant l'acceptation de l'évolution biologique et l'interprétation des textes bibliques. L'utilisation de thèses créationnistes à des fins politiques ne reflète donc ni les positions officielles des religions, ni l'opinion de l'ensemble des communautés croyantes.
On doit se féliciter de l'adoption de la résolution 1580 du Conseil de l'Europe qui établit clairement les distinctions essentielles entre la science et la croyance. Je cite encore : « L'objectif de la présente résolution n'est pas de mettre en doute ou de combattre une croyance (...) Il faut séparer la croyance de la science. Il ne s'agit pas d'antagonisme. Science et croyance doivent pouvoir coexister. »
Le texte ne s'attaque pas non plus au choix d'inclure ou non des cours de religion dans les programmes scolaires. Ce que le texte dit, c'est que le créationnisme n'est pas une matière scientifique, et qu'il ne doit pas être enseigné dans les cours de sciences.
En dépit de la position extrêmement claire du Conseil de l'Europe, pas moins d'un tiers des parlementaires présents ont voté contre la résolution. Les votes négatifs proviennent essentiellement du Parti Populaire Européen (PPE), avec un bon nombre de représentants de pays de l'Est et d'Italie.
On peut penser que les thèses créationnistes, en particulier celle de « l'Atlas de la création » ont peu de chances d'avoir un impact réel sur des personnes supposées raisonnables, rationnelles, sensées. Je pensais cela aussi jusqu'à ce que je lise, le 14 avril dernier, un article sur le site du quotidien « Le Soir », journal indépendant paraissant à Bruxelles, article dans lequel il est dit : « Aujourd'hui, en Belgique, de futurs enseignants (biologistes, normaliens, ...) se montrent réticents à l'idée de dispenser la théorie de l'évolution, préférant de loin, les thèses créationnistes ... ».
Cette situation a inquiété certaines directions d'école, ainsi que les formateurs, alors que le Darwinisme figure dans les programmes scolaires depuis des années. L'inquiétude a été telle qu' en
2007, la Ministre en charge de l'Enseignement a fait paraître une circulaire mettant en garde les éducateurs contre l'ouvrage de Harun Yahya, qui sous couvert d'une « invitation à la
vérité », comme il est dit, réfute très clairement la théorie de l'évolution. De plus, la Ministre a confié à trois chercheurs de l'Université de Bruxelles le soin de mener une enquête
dans une soixantaine d'écoles afin de mesurer l'ampleur du phénomène et créer, à terme, des outils pour mieux appréhender les thèses créationnistes. En attendant les résultats de l'enquête, les
professeurs bénéficieront d'un module de formation pour gérer les conflits vécus par les élèves qui, ayant reçu une éducation religieuse, sont parfois écartelés entre leur vécu religieux et
familial et ce qu'on leur enseigne au cours de biologie.
Pour terminer, je voudrais citer le responsable de l'agrégation en biologie de l'Université de Bruxelles, à propos des futurs enseignants : « Nous devons être fermes. Certains
futurs profs de bio présentent de sérieuses lacunes en matière de théorie de l'évolution. Et puis il y a ceux qui refusent d'enseigner cette matière. C'est le cas de certains musulmans ou de
stagiaires venus du Maroc. On ne peut pas transiger là-dessus : à chacun ses croyances ; mais la science c'est autre chose ».
Albert Grégoire
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