L’utopie du XXIème siècle
Les utopies d’hier sont parfois devenues des réalités d’aujourd’hui (abolition de l’esclavage et de la peine de mort, droits civiques, interruption volontaire de grossesse, etc…). L’utopie peut-elle encore être un moteur de progrès ?
A l’heure actuelle compte tenu des derniers évènements qui agitent la société tant hexagonale qu’internationale, il ne faut pas croire que ces progrès sociétaux puissent être considérés comme aboutis. Les droits énoncés plus haut ne sont pas ‘’acquis’’, rien ne l’est jamais. Les nouveaux enjeux économiques, sociaux, écologiques, technologiques, démocratiques et culturels du XXIème siècle obligent à repenser le progrès. C'est une cause d'intérêt général à l'heure où se déploie en Europe et dans le reste du monde, une vague réactionnaire anti-Lumières, anti-Droits de l’Homme, anti-Démocratie, anti-Laïque et que, les états s’enferrent dans un libéralisme forcené détruisant le pacte social.
Mais, il y a aussi raison d’espérer car, parallèlement se multiplient, à travers le monde via les réseaux sociaux, des mouvements populaires qui réclament plus de démocratie et d’égalité. Les utopies d’hier restent les utopies d’aujourd’hui, même si l’homme détient l’esprit, c’est la matière qui gouverne. Pas de progrès sans utopie, certes. Mais… De quoi parle-ton ? D’abord, l’origine du mot « utopie ».
Au point de vue historique, Thomas More écrit « Utopia » en 1516, une réponse à l’« Eloge de la folie » que son ami épistolaire Erasme lui a dédicacé dans une publication de 1511 parce que son nom est proche du terme grec « moria » qui signifie « folie ».
Dans son ouvrage, Thomas More règle ses comptes avec l’Angleterre du XVIème siècle sous le règne d’Henri VIII Tudor ; une Angleterre ravagée par une guerre civile et religieuse opposant le roi au papiste.
Il décrit l’organisation sociale de l’île d’Utopia. Un monde imaginaire, que découvre Raphaël Hythlodée, où sont prônées la tolérance et la discipline au service de la liberté. Sur l’île, il n’y a pas d’échange d’argent, la propriété est collective ainsi que les moyens de production. La morale publique est rigoureuse. La liberté religieuse est respectée. Mais, l’esclavage y est pratiqué pour les condamnée ce qui montre que l’utopiste peut encore véhiculer les préjugés de son temps.
De nos jours, la description de l’organisation sociale d’« Utopia » fait frémir, et force est de dire que ce système évoque le collectivisme d’un sinistre régime totalitaire.
Thomas More, après avoir fidèlement servit Henri VIII, sera victime de dénonciation et condamné pour trahison à être ‘’pendu, traîné et écartelé’’. Mais, le roi fait preuve de mansuétude pour l’ancien conseiller et commue cette sentence infâmante en décapitation le jour de l’exécution, le 6 juillet 1535.
L’introduction dans le vocabulaire français du terme « utopie » est contemporaine de la parution de l’ouvrage avec sa traduction dès 1516.
Un peu d’étymologie, en grec le mot ‘’topos’’» est un lieu au sens où Aristote dit que : « le lieu naturel où se meut une pierre qui tombe, c’est le Bas, le centre de la Terre ». Le préfixe ‘’u’’ joue un rôle privatif. Le mot « utopia », littéralement, voudrait donc dire « le non-lieu », autrement dit « le pays de nulle part ». Un lieu qui n’existe pas. Si on change le préfixe « u » par « eu », qui veut dire en grec « bon », on traduirait par « eutopia », « bon lieu », autrement dit « le pays idéal ». Thomas More avait déjà été sensible à la nuance entre « utopia » et « eutopia ». Il utilise effectivement le terme « Eutopia » dans l’entête de l’édition de Bâle en 1518.
Cela fournit un bon début pour comprendre l’ambiguïté du terme utopie, employé soit pour désigner une chimère, une rêve, une illusion ou bien, à l’opposé pour décrire une société idéale. Il y a une ambiguïté semblable avec le terme « mythe », qui lui aussi, est pris tour à tour comme synonyme d’illusion ou bien révéré comme mystère originel. Cependant, il ne faudrait pas confondre « mythe » et « utopie ». Le mythe est une figuration de l’Origine divine (ou céleste) du Monde, l’utopie est plutôt la figuration du perfectionnement de l’homme dans une société heureuse, quelque chose de la recherche d’un paradis perdu. Mythe et utopie sont les faces d’une même médaille. L’homme peut-il se passer de « mythe » et d’ « utopie » pour envisager le monde ?
La première forme de pensée utopiste apparaît dans « La République » de Platon. C’est le prototype de l’utopie. Une question centrale traverse l’œuvre : qu’est-ce qu’une société idéale ?
En clair, quel serait le régime politique idéal pour gouverner les hommes sachant que « La République » s’inscrit dans un projet général qui est celui de l’éducation. Il n’est de bonheur possible pour Platon qu’attaché à la justice et à la perfection des actes.
Alors, y a-t-il encore une place pour l’utopie de nos jours ?
Personnellement, je répondrai oui. Ce moteur fonctionne aux capacités d’imagination que développe l’esprit humain. Comme par le passé, faisons en sorte que nos rêves deviennent des réalités. Il faut croire toujours possible de transformer les « à quoi bon ! » en « pourquoi pas ? » comme l’écrivait Albert Jacquard dans son ouvrage « Mon utopie ».
L’utopie doit être une force de proposition, une projection raisonnée dans le futur pour la réalisation d’un idéal qui ne doit pas devenir une idéologie dangereuse. L’utopie lorsqu’elle évoque un avenir insolite et lointain, doit décrire le chemin qui permet de l’atteindre. Son point de départ ne peut donc être qu’une analyse juste et honnête pour porter un regard lucide sur la réalité telle qu’elle est.
Il faut reconnaître que, dans notre société postmoderne, un certain nombre d’être humain ne croit plus au progrès ou en a peur. Résigné ou égoïste, il n’y aurait qu’à profiter du monde consumériste tel qu’il est. Bloqué dans cet univers sans horizon. Il somnole. Il ne se projette pas dans l’avenir. Il n’a plus de vision claire, forte et inspirée dans laquelle il pourrait faire naître un monde meilleur.
Pourtant, l’être humain n’est pas un objet inséré dans une organisation. Il est « sujet », c'est-à-dire une personne dotée de conscience, dont le critère de valeur tient à son immersion dans la communauté humaine, dans la richesse des apports réciproques qu’elle provoque.
Toujours dans « Mon utopie » Albert Jacquard, écrit : « L’île d’Utopia de Thomas More existe, elle s’appelle la Terre ! Et sur le vaisseau Terre, un travail exaltant nous est offert ». « Il suffit que s’ouvrent nos yeux et nos cœurs. Il suffit d’une conversion du regard sur la Terre et sur l’Humanité ». Pour lui, « l’utopie est la réalisation des droits humains ».
En effet, nous vivons une ère de mutation équivalente à celle qui a bouleversé les mentalités à la Renaissance et au siècle des Lumières, mais cette fois au niveau mondial. L’Homme doit reconsidérer sa vision des choses. Il convient donc, de définir ce qui pousse en avant ceux qui veulent tenter une expérience différente et tester des solutions nouvelles avec un changement d’orientation des activités humaines au vu de ce qu’elles produisent de néfastes.
Jacques Attali définit pour sa part quatre utopies, chacune crée les conditions de l’avènement des autres :
L’humanité se doit de prendre conscience d’ajouter un maillon à la chaîne de l’évolution dans le but de progresser dans une direction qu’aucune espèce n’avait jusqu’ici explorée ; consciente de sa propre existence, et surtout une humanité comprenant que ses pas sont dirigés par elle-même. Ce qui veut dire abandonner les anciens schémas dans lesquels l’humanité est restée figée ainsi que les structures qui vont avec pour rentrer dans une ère de partage. C’est ce que tentent certains, avec l’économie sociale et solidaire car l’utopie peut se mettre en œuvre dès le coin de la rue (covoiturage, prêt ou recyclage de bien de consommation, échange de service). Les actions individuelles ou collectives, pas seulement dans les pays dits développés, au sein d’association humanitaires sont déjà des chantiers de l’utopie.
Quels sont les grands axes où l’utopie doit jouer son rôle de porteuse d’espoir ?
Le droit à l’eau quand un certain nombre de population n’y ont pas accès, ou plus, en raison des changements climatiques.
Le droit au logement pour donner à chacun des conditions de vie décentes.
Le droit à la santé sur lequel nous avons encore beaucoup à faire sur cette planète, car une très grande partie de l’humanité en est exclue, y compris dans nos sociétés prétendument avancées.
Le droit à l’éducation et renouveler son sens, la cité idéale est celle où tout est école.
Le droit à l’information, mais pas au matraquage de la propagande publicitaire et la confusion mentale qu’elle produit. Il est urgent de refonder les techniques de communication informatiques et internet pour penser ensemble et partager les expériences. (cf. Pierre Levy « L’intelligence collective » 1995).
Le droit aux rencontres face à la fermeture de notre société, de sorte que l’enjeu de la relation soit un échange véritable, pas l’occasion de la confrontation brutale, de la lutte ou de la compétition.
Il est indispensable de revaloriser le travail humain, en le débarrassant de sa pénibilité, des servitudes du productivisme. Réhabiliter en retour l’activité créatrice qui est source à la fois de valeur et d’accomplissement.
La signification de l’économie est à redéfinir, en fondant désormais l’économie sur une idée des valeurs bien plus riche que ce qui a prévalu. Ne pas considérer la décroissance comme une punition mais, comme l’opportunité de développer et utiliser plus intelligemment les ressources durables, ce qui sera créateur d’emploi et nous libérera du nucléaire et du chantage pétrolier facteur des guerres dans lequel le monde est englué.
En effet, l’utopie suprême : le droit à la paix pour débarrasser l’humanité du fléau des guerres sans cesse recommencées.
par Véronique Dupont