Les menaces sur la laïcité aujourd'hui
Par Albert Grégoire
L'universalisme de la laïcité est aujourd’hui remis en cause au nom du relativisme culturel, théorie reprise des traditions d’extrême droite, mais aussi par une grande partie d’un extrémisme de gauche tiers-mondiste.
On considère que les Droits de l’Homme, la liberté de conscience, le principe de la séparation des églises et de l’État, du spirituel et du temporel, sont des valeurs purement occidentales mais qu' elles ne ne peuvent être comprises dans les pays orientaux.
Au sein-même d’organismes des Nations Unies, des pays militent pour que puisse être inscrite dans des textes officiels des Nations Unies la reconnaissance d’un délit de diffamation contre les religions.
C’est au nom de ce relativisme culturel que :
1.sont considérées comme parfaitement admissibles les théocraties, les religions d’État, les normes religieuses s’imposant comme normes morales pour l’ensemble de la population que celle-ci croie ou ne croie pas.
2.on impose le voile, la niqab, la burka aux femmes.
3.certains voudraient empêcher les femmes de pouvoir accéder à l’université ou aux postes d’importante responsabilité...
4.la démarche religieuse est considérée comme la seule démarche philosophique légitime, la seule morale équitable créant seule les droits et les devoirs.
5.la question religieuse s’est replacée au centre de l’histoire des sociétés contemporaines.
La Libye, l’Arabie Saoudite, l' Égypte, l’Iran sont à la pointe de ce combat-là, souvent soutenues en Occident par un certain nombre de doctrinaires qui, au nom du développement du tiers-monde, au nom de la lutte contre toute forme de néocolonialisme, propage l’idée de la liberté spécifique d’être de ces civilisations et cultures.
La religion et en particulier l’Islam au Proche et au Moyen-Orient sont redevenus des puissances politiques, détenant la vérité et voulant imposer cette vérité à tous .
Ce qui menace également l’esprit laïc c’est l’ethnisation des problèmes politiques.
Derrière les guerres de religion, se cachent en effet des conflits ethniques et communautaires.
La laïcité, ce n’est pas simplement la séparation des églises et de l’État, du spirituel et du temporel, c’est aussi une vision d’une société égalitaire qui considère l’individu d’abord comme un citoyen dans une nation donnée et qui se voit conférer les droits d’exercice de sa citoyenneté en fonction de son humanité et non pas en fonction de son appartenance à tel ou tel groupe culturel, ou ethnique.
La communautarisation des sociétés occidentales met en cause, l’unité républicaine.
En France, la loi de 1905, loi de compromis, source vivante du pacte républicain, fut après diverses péripéties largement accepté par la société française. Dans les années 50 le principe de laïcité était très largement inscrit dans la conscience républicaine .
Un signe qui ne trompe pas : en 1955, cinquantenaire de la loi de 1905, aucune manifestation particulière ne fut organisée, aucune remise en cause de cette loi ne se fit entendre.
Cinquante ans plus tard, en 2005, de nombreuses associations de défense de la laïcité étaient présentes dans la rue pour dire combien les deux principes de la loi de 1905 étaient intangibles et non négociables.
Dans le courant de l’année 2005, le Ministre de l’Intérieur du gouvernement Raffarin, demandait à une commission présidée par le professeur Machelon d’étudier les modalités d’application de la loi 1905 sur le territoire national et cette commission proposait de remettre en cause l’article 2 de la loi de 1905 au motif que celui-ci n’était pas constitutionnel et qu’il importait à l’État de permettre aux nouvelles religions telles que l’Islam et les églises évangéliques de trouver leur place dans la société française et que dans ces conditions, il appartenait à l’État de subventionner l’édification de leurs lieux de culte .
Du fait des réactions extrêmement vives des milieux laïcs, le rapport Machelon fut enterré.
Quelques années plus tard, Nicolas Sarkozy, dans un discours célèbre dit « du Latran », affirmait que la société avait besoin de transcendance et que cette transcendance était la seule à donner un sens à l’existence des hommes, ce que ne pouvaient leur donner ni la république, ni la morale laïque.
Ce discours marqua incontestablement un tournant dans l’histoire de la République française.
C’était en effet la première fois qu’un chef de l’État considérait que la religion était essentielle à tous hommes et essentielle à la société française.
Ce discours réintroduisit alors dans le débat français la revendication religieuse, d’une place privilégiée auprès de l’État et des pouvoirs publics des trois religions monothéistes.
Le Président de la République manifestait la déférence de la République à l’égard des religions, et celles-ci naturellement s’emparaient de ce nouvel espace pour, comme aux temps anciens, marquer de manière ostentatoire leur place dans la société.
De telles tentatives avaient été lancées par le voile à l’école, heureusement arrêtées par la loi de 2004. Aujourd’hui, c’est par l’intermédiaire de la burka ou niqab que ces islamistes radicaux tentent de reprendre la main.
Les associations de défense de la laïcité ont pu éviter toute modification législative, mais il est clair qu’une modification de la loi de 1905, est actuellement rampante et qu’elle sera sans doute au cœur des débats politiques.
Ce qui menace également la laïcité c’est aussi une nouvelle conception de la République telle qu’elle se révèle, à savoir la prise en compte de cette notion de diversité.
Un commissariat à la diversité a été créé par le gouvernement Fillon et des tentatives de discrimination positive ont été entamées.
Des associations comme le CRAN, demandent que soit inscrite dans le texte la possibilité d’introduire des quotas de recrutement dans différentes administrations .
L’exercice de la citoyenneté républicaine est de considérer d’abord et avant tout l’homme ou la femme comme un citoyen avant de le considérer comme un musulman, un juif, un catholique, etc.
La communautarisation de la société telle que certains la souhaiteraient est l’émiettement de cette société. source de nombreux conflits : conflit d’appartenance, conflit de cultures, conflit d’histoires, conflit de mémoires.
La conception républicaniste, idéal de vie en commun, hier communément admise est, depuis quelques années, battue en brèche.
C’est une menace réelle du principe laïc.
Une autre menace couve depuis de nombreuses années, c’est celle de la construction de l’Union Européenne.
Lors de l’élaboration de la constitution européenne, de nombreuses voix se sont fait entendre pour que soient officiellement reconnues les racines chrétiennes de l’Europe.
Personne ne peut nier cette historicité, mais les Lumières constituent à elles seules une philosophie, une conception intellectuelle du monde et de la nature humaine.
Parler uniquement des racines chrétiennes de l’Europe était enfermé l’Europe justement dans une tradition qui, doit être dépassée, rejointe par de nombreuses autres traditions spirituelles et philosophique.
Ce débat s’est à nouveau fait jour lors de la construction du traité de Lisbonne qui a, là aussi, trouvé un compromis entre la reconnaissance des valeurs spirituelles et les valeurs humanistes.
Aujourd’hui, une commission interne à la Commission européenne, dépendant directement de du Président de la Commission européenne, le BEPA, doit organiser le dialogue entre l’Union Européenne et les organisations confessionnelles, mais également les organisations non confessionnelles, agréées par la Commission européenne et aujourd’hui reconnues comme telles face en effet aux églises et aux religions représentant des religions constituées.
Si le mot « laïcité » n’est pas traduisible dans d'autres langues, l’idée est parfaitement transmissible : la séparation des églises et de l’État, la séparation du spirituel et du temporel, l’équilibre par l’État de l’ensemble des conceptions philosophique concernant l’origine, le devenir et la fin de l’Homme.
La Cour européenne des Droits de l’Homme chargée de veiller à l’application de Convention Européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme, si elle a reconnu dans différentes décisions, la spécificité et la légitimité du modèle laïc français, a également très clairement établi que chaque pays devait se référer à sa propre tradition et que dans ces conditions, le principe de laïcité pouvait se voir dans d’autres pays et d’autres traditions, assoupli.
La laïcité républicaine à la française est donc en effet sérieusement menacée, en France, mais également à l’étranger
1.par certains groupes laïcs qui utilisent essentiellement cette notion pour lutter contre l’Islam et l'islamisation des sociétés européennes contemporaines
2.par l’extrême droite pour mieux pratiquer le racisme anti-arabe et la xénophobie et réinstaurer en quelque sorte la domination de la religion traditionnelle française, le catholicisme.
Les laïcs doivent par conséquent faire œuvre de pédagogie et d’enseignement pour bien expliquer que la laïcité n’est pas exclusion de telle ou telle foi, de tel ou tel groupe humain, de telle ou telle philosophie, mais au contraire, rassemblement et réunion dans le respect de chacun et de tous.