Prostitution
Par Sylvia Soussin
Doit-on, peut-on mettre un coup d'arrêt à la prostitution ?
Un métier vieux comme le monde, répète-t-on ici ou là, à l'envi.
Dès que l'on aborde le sujet, les questions se bousculent.
Est-ce parce qu'il concerne la sexualité ?
Est-ce parce que la prostitution, qu'elle soit féminine ou masculine, peut être considérée comme une atteinte à la dignité humaine,
Est-ce parce que la prostitution est de plus en plus l'objet de réseaux de trafiquants, réseaux qui s'internationalisent de plus en plus.
I
Pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, la Ministre du Droit des Femmes tente de faire voter une loi qui vise la disparition de la prostitution.
Les parlementaires, en majorité femmes, par 268 voix pour et 138 voix contre ont adopté cette disposition dans un hémicycle particulièrement clairsemé le 4 décembre 2013. C'est une majorité trans-partisane qui a voté ce texte. Encore faut-il qu'il franchisse l'étape du Sénat.
Loi qui punirait l'achat d'actes sexuels d'une contravention de 1500 Euros, 3750 en cas de récidive. C'est cela que l'opinion publique a surtout retenu et c'est ce point, la pénalisation du client, qui enfièvre le débat. On responsabiliserait donc le client et on l'obligerait à un stage auprès d'associations agrées, stage à la charge du client.
Les parlementaires ont également adopté l'abrogation du délit de racolage institué par le précédent gouvernement. Les prostituées passent ainsi du statut de délinquante à celui de victime.
La loi prévoit aussi des mesures d'accompagnement pour les personnes qui veulent quitter la prostitution : en instaurant un système de protection et d'assistance, en créant un fonds (20 millions d'Euros) pour la prévention et l'accompagnement social et professionnel. Fonds qui serait abondé par des crédits de l'État, par la confiscation des biens issus du proxénétisme, par le prélèvement des amendes.
Les étrangères engagées dans ce parcours de sortie pourront prétendre à un titre de séjour de six mois. Il est prévu de les héberger dans des centres réservés aux victimes du proxénétisme et de la traite d'êtres humains. Prévu aussi de les protéger en les considérant comme vulnérables d'où une aggravation des sanctions en cas de violences, d'agressions sexuelles ou de viols.
II
Les statistiques officielles font état de 20 000 prostituées en France dont plus de 80% d'étrangères. La moitié des prostituées ne serait pas connue des statistiques.
Il semblerait, à première vue, que la loi s'attaquerait uniquement à la prostitution de rue, la prostitution visible. Mais qu'en est-il des autres formes de prostitution ?
Il a toujours existé des établissements gérés de façon à permettre à des personnes haut-placées de profiter des services de prostituées de luxe en toute discrétion. Qui ignore que dans certains grands hôtels, on est tout disposé à fournir à ces messieurs la personne qui leur conviendrait ? On n'ignore pas non plus que ces messieurs – fortunés ou moins fortunés - utilisent la prostitution pour se « stabiliser » et continuer à vivre leur vie de couple en bon père de famille.
Depuis une quinzaine d'années, le visage de la prostitution a changé. La prostitution de rue a diminué au profit de réseaux étrangers. Encore que, on peut toujours voir au bord des routes, ici ou là, des camping-cars hors d'âge qui servent de studios de rencontre, des femmes assises sur une chaise ou, debout, pour attendre le client.
Le proxénétisme s'est largement déplacé sur la Toile. La prostitution sur Internet a explosé par le biais de sites basés le plus souvent à l'étranger avec des tarifs allant de 100 Euros la prestation à 1000 E pour les escorts de luxe. Prostituées modernes et mondialisées qui ont des horaires à respecter, des prestations à assurer sans faiblir avec obligation d'obéissance à leur souteneur. Ces réseaux n'hésitent pas à déplacer les filles achetant depuis quelque temps déjà, des biens immobiliers pour les mettre à l'abri des regards.
Sur 10 000 annonces recensées sur les sites spécialisés, 4 000 de ces filles seulement seraient indépendantes et occasionnelles.
Ainsi, les prostituées sont plus isolées et donc plus vulnérables, davantage exposées aux violences et à l'exclusion sans parler des MST et de leur transmission.
Selon l'Inspection Générale des Affaires Sociales, « Sur internet ou dans la rue, physiques ou psychologiques, les violences font partie du paysage de la prostitution, quels qu'en soient la forme et le mode d'exercice. Plus grave encore, on traite de plus en plus d'affaires où des filles de banlieue se retrouvent sous la coupe de mecs jeunes issus des mêmes cités qu'elles »
La porte-parole du Syndicat du travail sexuel reproche l'absence de véritable mesure sociale.
On reproche aussi au texte de consacrer trop peu de moyens aux opérations de police.
Les prostituées pensent gagner beaucoup d'argent en peu de temps, plus qu'avec un petit emploi mal payé.
Et qu'en est-il de la prostitution au service des handicapés, des personnes âgées ?
Au Pays-Bas, au Danemark, en Suisse, en Israël, des solutions sont mises en pratique sous forme d'assistance par des intervenants sexuels afin que ces personnes aient, elles aussi, accès à une vie sexuelle indispensable à la qualité de la vie.
En Suisse, une association « Sexualité et handicap pluriels » forme des professionnels de santé qui se sont spécialisés dans l'aide corporelle à l'exercice de la sexualité.
En France, le Comité Consultatif d'Éthique a rejeté en mars 2013 toute possibilité d'assistance sexuelle pour les personnes handicapées. Car cela relève de la sphère privée et non de la responsabilité de l'État.
III
La prostitution est-elle un mal nécessaire de la société ?
La prostitution, est-ce un métier comme un autre ?
Peut-on faire commerce de son corps ?
Elisabeth Badinter considère « que cette loi est tout simplement grotesque, insupportable de moralisme puritain. La libre disposition de son corps est un principe acquis dans les années 60 et toujours d'actualité. La dignité ne repose pas sur le critère de la sexualité et toutes les femmes n'ont pas le même rapport à leur corps »
A la question est-ce un métier comme un autre, elle répond que la prostitution forcée exige une guerre sans merci contre les réseaux, ce qui nécessite une coopération internationale.
A l'inverse, Sylviane Agacinski considère que « cette loi est un bon moyen d'ouvrir un débat urgent. Ce qui est en jeu..., c'est l'existence d'un marché très lucratif organisé de façon violente. Le corps des femmes doit-il rester une marchandise disponible pour répondre à la demande de consommateurs sexuels ? C'est archaïque. La personne humaine n'est pas une marchandise. Le client cherche son plaisir une fois de temps en temps, mais la « professionnelle », elle, doit accepter d'être pénétrée dix fois, vingt fois par jour. »
Pour la sociologue Nathalie Heinich, il y a d'un côté les abolitionnistes qui veulent supprimer la prostitution et proposent de sanctionner le client. De l'autre, les libéraux qui disent qu'il faut en faire une profession et un commerce comme les autres.
« Dès lors qu'il y a consentement, la morale a sa place, pas la législation. En revanche, quand il y a des attitudes entrainant une atteinte à la dignité humaine, les restrictions sont légitimes. C'est au démantèlement de ces réseaux internationaux qu'il faut s'attaquer en priorité, des réseaux qui les réduisent à l'état d'esclaves »
Pour Françoise Héritier, anthropologue et ethnologue, peut-on se prostituer librement ? Non !
Il peut y avoir revendication de prostitution, ce qu'elle appelle prostitution de haut vol. Mais en général, c'est un acte qui n'est pas du tout libre. C'est un acte induit par des situations telles que la misère, la pauvreté, la domination sexuelle, rarement la liberté.
Il nous faut, dit-elle, récuser deux idées reçues :
S'appuyant sur ses nombreuses et longues observations, elle conclue : La réalité est que, dans nos sociétés, on formate l'individu dès la plus petite enfance : il faut satisfaire les garçons tout de suite car ils ont « le corps violent ». Par contre, les filles n'auront jamais ce qu'elles veulent dans l'existence, alors autant le leur faire comprendre tout de suite.
Dans l'immédiat, il ne semble pas opportun d'imposer de façon autoritaire une bonne manière de vivre sa sexualité. Le plus urgent serait de s'attaquer au vrai sujet, la traite des prostituées dans des réseaux nationaux et internationaux qui les réduisent à l'état d'esclaves. Réduire, à défaut d'éradiquer la prostitution en combattant la misère, l'exploitation de ces femmes, des ces hommes, car, ne l'oublions pas, des hommes, jeunes surtout, se prostituent aussi.
De tout cela, on ne peut que conclure qu'il s'agit dans ce domaine comme dans bien d'autres qu'il est de notre devoir de faire évoluer les mentalités, et comment y parvenir sinon par l'éducation que nous nous devons de donner à nos enfants, à nos petits-enfants.