Sexe et femmes : armes de guerre ?
Le « djihad sexuel »
En août et septembre 2013, plusieurs médias dont le Nouvel Observateur, Marianne et le Figaro, ainsi que les sites tunisiens islamistes Binanews et Kapitalis, révélaient l'information suivante : des Tunisiennes (la plus jeune a 13 ans) ont été enrôlées dans un djihad sexuel vers la Syrie. Manipulées par les salafistes, détournées de leur famille, elles sont conduites vers les camps rebelles syriens, bénies par des fatwas de cheikhs saoudiens, tunisiens et syriens qui leur promettent le paradis d'Allah une fois atteint le septième ciel dans les bras de valeureux guerriers assoiffés de repos charnel.
Des parents désespérés, des jeunes filles revenues de l'horreur ont témoigné à plusieurs reprises. Le ministère tunisien de l'Intérieur a confirmé la véracité des faits et précisé que, depuis plusieurs semaines, nombre des candidates sont revenues dans leur foyer enceintes de pères multiples et inconnus. Les fatwas de ces ébats stipulaient que le mariage était prononcé avant l'acte sexuel et dissous après, ce qui permettait à la femme d'être immédiatement remariée à un nouveau partenaire, et ainsi de suite.
Le Figaro révélait même que la France était touchée par ce djihad sexuel puisqu'une jeune fille d'Avignon, prénommée Nora, se serait rendue en Syrie et serait contrainte de satisfaire les désirs sexuels des combattants islamistes.
L'affaire du « djihad du sexe », a pris depuis une extraordinaire ampleur dans les médias français et même mondiaux. L’hebdomadaire tunisien "Al Mijhar" a publié ce qui paraît être un premier témoignage, anonyme et spectaculaire.
La sexualité délirante, codifiée par la barbarie, ayant toujours été associée à l'intégrisme, et autre salafisme, cette affaire parait logique.
La seconde partie de cette affreuse saga, ce sont les enfants, nés ou à naitre des petites Tunisiennes revenues de cet enfer dépeint auparavant par les rabatteurs aux couleurs de Dieu et de l'argent. La prostitution, les mafias et les grosses primes jouent évidemment un rôle majeur dans ce business sacré. Le ministre tunisien de l'Intérieur vient d'en évoquer les conséquences. Depuis le 20 septembre, un député d'Ennahda, Habib Ellouze, qui s'était distingué naguère par ses appels au châtiment des impies, notamment de Chokri Belaid, le député de l'opposition laïque assassiné le 6 février 2013, propose d'adopter les enfants nés du pieux combat sexuel. Il veut même être le premier à leur donner son propre nom.
Cette histoire et ces déclarations recèlent, dans leur effroi, leur outrance, leur obscénité, le malheur des femmes, le malheur des enfants, l'horreur des bourreaux, l'hypocrisie des islamistes prétendument "modérés", l'intégralité de l'intégrisme.
Qu'en est-il exactement ? Vérité ou mensonge ? Réalité ou fantasme ?
Un internaute publie sur son blog, le 29 septembre 2013 un article intitulé « Vous allez être déçus : le « djihad du sexe » en Syrie n’a jamais existé ! ». Il défend la thèse que toute cette affaire est montée de toute pièce par le régime de Bachar El Assad et tous ceux qui lui sont inféodés. Il précise qu' après avoir inventé le concept d'infiltrés, pour enlever aux Syriens avides de liberté leur appartenance à la communauté nationale, et après avoir qualifié les opposants ayant pris les armes pour assurer leur légitime défense de gangs armés et de terroristes, la propagande du régime syrien a inventé, à la fin de l'année 2012, un nouveau concept. Rendu public pour la première fois sur la chaine de télévision libanaise Al-Jadid - totalement inféodée à Damas - et immédiatement repris par certains médias favorables au pouvoir en place à Damas, ce nouveau concept était destiné comme les autres à heurter et paralyser les opinions publiques occidentales.
Il permettait d'imputer des comportements choquants aux combattants dont l'Armée populaire syrienne ne parvenait pas à avoir raison. Il autorisait en effet les djihadistes en manque de relations sexuelles du fait de l'éloignement de leurs familles, à conclure des "mariages temporaires", qui devaient être de courte durée de manière à permettre à tous d'assouvir leurs besoins. Les "épouses temporaires" devaient évidemment avoir plus de 14 ans, être veuves ou répudiées. Les femmes volontaires pour ce djihad d'un genre jusqu'ici inconnu dans l'islam pourraient revendiquer le titre de moudjahidât, et si elles décédaient pour une raison ou une autre, elles auraient, comme tous les combattants de la guerre sainte, immédiatement accès au Paradis.
Au delà de cette « information » (entre guillemets) dont on ne saura sans doute jamais si elle est fondée ou s'il ne s'agit que de propagande, on peut s'interroger sur l'utilisation des femmes et du sexe comme « armes de guerre ».
Le viol comme stratégie de guerre
Le viol existe depuis toujours, mais aujourd’hui il n’est plus une simple conséquence de la guerre. Il est devenu une arme pour une terreur politique, l’éradication d’un groupe ou une épuration ethnique. Exemples : en 1990, l’invasion du Koweit par l’Irak, en 1991, l’ex-Yougoslavie, en 1994 le Rwanda, puis l’Algérie et l’Afghanistan au nom du djihad.
L’attaque est portée sur la femme mais c’est le groupe, la communauté ou l’idéologie politique qui est visée.
La femme est le symbole de la communauté dans sa féminité, sa maternité, sa capacité à procréer. La femme est liée à la communauté, à la terre, mère et nourricière, gardienne des traditions et des valeurs ; la souiller détruit ces symboles. C’est pourquoi le viol est un anéantissement total et global d’une société. Il entraîne la destruction et l’humiliation, la déshumanisation et la mutilation sexuelle par la dé-féminisation physique, morale et psychologique.
La femme est rejetée par sa famille ou son époux. Perdant l’estime d’elle-même, une femme
mariée s’éloigne de son mari et une femme non mariée ne croit plus au mariage.
En ex-Yougoslavie, comme au Rwanda et en Algérie, les viols massifs ont été utilisés à des fins politiques d’épuration ethnique. Le corps féminin est considéré comme un champ de bataille. Depuis toujours, les femmes sont considérées comme du butin, un trophée, une offrande, un cadeau ou un sacrifice aux vainqueurs. Rappelons-nous, l’enlèvement des Sabines à Rome, les envahisseurs anglais aux Amériques au 18ème siècle, les japonais en 1937 à Nanjing, ...
Le viol a longtemps été considéré comme un « mal nécessaire » dans les contextes de guerre, une banalité tolérée parmi d’autres « dommages collatéraux ». Sujet de terreur pour les populations, la prise de Berlin en 1945 illustre son paroxysme : plus de 100 000 viols commis par les troupes soviétiques.
Pour quelles raisons les états recourent-ils au viol comme stratégie de guerre ?
C'est d'abord un moyen de motiver les troupes : la femme est vue comme butin et récompense, « un avantage en nature ».
C'est aussi un moyen d’annexion ; c'est une domination par fusion des sangs, comme durant l’expansion du colonialisme.
C'est enfin un mode de torture, un outil de terreur politique, une forme d' intimidation des populations sous couvert de besoin sécuritaire et pour obtenir leur collaboration, par exemple en Turquie sur la population kurde, au Guatemala et au Pérou, en Inde et au Kashmire, en Haïti ou encore en Algérie.
Quel peut-être l'impact sur les victimes
Pire que dans un contexte de paix, le viol en période de conflits entraîne des traumatismes ; d’où le besoin de soutien et d’encadrement face à la honte et à la culpabilité, la dévalorisation sociale et familiale. La virginité est un symbole de fierté tandis que le viol représente le souvenir de la guerre, de la violence, de l’échec et de l’humiliation.
exemples d'utilisation de la violence sexuelle dans les conflits contemporains
La Bosnie ou le viol au service de l’épuration ethnique.
Le viol et la grossesse forcée sont liés à l’idée que là où naît ou meurt un Serbe, c'est la Serbie. L’orgueil et les mentalités serbes tendent à légitimer les viols par les Serbes. Prétendus de race supérieure, les Serbes considèrent donner un « cadeau » aux autres ethnies en améliorant leur race !
L’identité serbe et l’idée d’une Grande Serbie unifiée créent un lien entre la politique et le viol : en effet, le projet consiste à détruire puis reconstruire par un « nettoyage ethnique ».
La pratique des viols systématiques est le fruit d’une volonté de vengeance, le résultat d’une propagande de « purification », créant une légitimité : les agissements sont clairs, ils chassent pour occuper et repeupler.
La politique des viols systématiques en Bosnie a été dénoncée par les Nations Unies dès 1993. 80% des viols ont eu lieu lors d’arrestation dans les villes et villages, suivant un schéma stratégique rodé dûment préparé. C’est pourquoi les hommes politiques et les chefs militaires ont été considérés comme responsables. Exemples : les leaders serbes Radovan Karadzic et le Général Mladic.
Rwanda ou la violence sexuelle au service du génocide
Le génocide est une histoire de perpétuelle lutte de classes, instrumentalisée par l’autorité coloniale, l’entretien des troubles ethniques entre les Tutsis et les Hutus.
Rappel des faits
Les Tutsis représentent l’aristocratie régnante, face aux Hutus soutenus par l’Église et considérés comme une race inférieure. En novembre 1959, les Hutus vainqueurs des élections législatives et municipales, organisent la révolution sacrée dite sociale, « la Toussaint Rwandaise ». Ils instaurent la république avec un président qui développe une campagne de « détutsification ».
En juillet 1973, le Général Juvénal Habyarimana réussit un coup d’état qui renverse le président en place. Contre lui, s’organise alors le Front Patriotique Rwandais (FPR) fondé par les populations tutsies, rebelles alliés aux opposants hutus. Ils forment une guérilla présente à l’est du pays. La première guerre du Rwanda libre en octobre 1990, qui s’achèvera avec les Accords d’Arusha le 4 août 1993, instaure un gouvernement mixte.
Mais la paix est difficile et les autorités au pouvoir, réfractaires aux accords, préparent le génocide par des moyens de propagande, la constitution de milices, l'établissement de réseaux politiques et militaires.
Le 1er septembre 1993, le président et sa femme ordonnent l’élimination des opposants politiques, c’est-à-dire les Tutsis ainsi qu’un certain nombre d’Hutus indésirables. Une liste est établie par le biais d’un faux recensement ; les hommes sont formés et armés, région par région ; les médias entretiennent la haine raciale.
Au départ, le génocide n'avait pas seulement un caractère ethnique, mais visait également à éliminer des opposants hutus. Il s'agissait d'éliminer dans le temps le plus court un maximum de politiciens appartenant à l'opposition.
Le 6 avril 1994, le président Habyarimana est assassiné. Alors qu'il s'apprêtait à atterrir à Kigali, son avion est la cible de tirs et s'écrase.
Cet attentat est prétexte pour attaquer : d’avril à juin 1994, entre 500 000 et un million d’hommes, femmes et enfants sont tués.
Le viol comme arme de guerre
Le viol fait partie du plan organisé, comme les meurtres, sous la direction des responsables civils locaux ou des officiers de l’armée avec le soutien de l’État.
Les femmes sont les premières cibles pour atteindre l’ennemi, d’abord par l’irrespect, la dévalorisation et la diffamation dans les médias puis directement par les massacres.
L’utilisation volontaire de la violence sexuelle est guidée par la haine ethnique, encouragée par des messages de propagande. Ces agressions sont l’œuvre de personnes proches socialement et géographiquement de leurs victimes ; elles sont légitimées par la réputation d’espionnes et d’ennemies des femmes tutsies, répandue dans les médias.
Le physique plus avantageux des femmes tutsies « européennes à la peau noire » face aux femmes hutues est l’objet de jalousie et de mépris. Le viol vise à casser et détruire l’image de ces femmes belles et désirables, inaccessibles pour les Hutus. Le viol est donc une vengeance dans ce contexte, une humiliation, qui dégrade la femme comme objet de plaisir. La femme tutsie est considérée comme une menace par sa beauté car elle détourne le mari Hutu de son foyer et vole le travail des femmes Hutus.
Algérie ou la violence sexuelle au service du djihad
Comme au Rwanda et en Bosnie, on observe la même volonté politique, malgré une forme de violence politico-religieuse inédite dans le monde musulman.
Le statut de la femme musulmane algérienne est particulier : publiquement elle peut être chargée des plus hautes et les plus importantes responsabilités. Par contre, dans la sphère privée du foyer familial, elle reste subordonnée à l’autorité de son mari. La loi la considère comme une éternelle mineure inférieure à l’homme. La discrimination est institutionnalisée et légalement établie.
Rappel des faits
L'histoire de l’Algérie est marquée par, successivement, le colonialisme, la dictature politique et la terreur.
Aux 130 ans de domination culturelle et politique française succède, après l'élimination du Mouvement National Algérien (MNA), la dictature du Front National de Libération (FNL) dont le bilan politique est catastrophique : échec de l’urbanisation, de l’industrialisation, de la réforme agraire, corruption généralisée, inflation…etc.
Les élections algériennes à l'assemblée nationale de 1991, qui annonçaient la victoire du Front Islamique du Salut (FIS) furent annulées, après le premier tour, par le Haut Comité d’État qui avait accédé à la direction du pays à la suite de la démission du président de la république Chadli Bendjedid.
La terreur s’installe après ces premières élections libres qui mettaient pour la première fois en présence plusieurs partis politiques et dont les résultats n'ont pas été respectés.
La population se trouve alors prise en otage, victime et cible du conflit entre l’Armée Islamique de Salut (AIS), les Groupes Islamiques Armés (GIA) et les forces pro-gouvernementales du Général Mohamed Lamari.
La guerre fratricide se traduit par des assassinats et des violences en raison de l’armement des civils. Les polices privées de sécurité se multiplient, parallèlement aux groupes armés. Cette guerre de règlements de compte entre groupes rivaux, gangs et familles a fait régner le chaos à partir de 1991. Elle a fait 100 000 morts et 600 000 déplacés ou réfugiés.
Le « djihad »
Les musulmans appellent cette guerre « djihad », c’est-à-dire la « lutte spirituelle ». Ce terme appartient au vocabulaire de l'islam et signifie « exercer une force », « tâcher » et « combattre ».
Il justifie et préconise les attentats et les attaques contre les hommes symbolisant l’autorité, les politiciens. Le djihad est une façade officielle, car l’objectif principal est d’établir un État islamique. Le djihad autorise la violence et l’encourage même.
En 1996, un appel à un djihad est lancé contre tout ce qui est considéré comme contraire à la loi islamique : on parle de guerre civile.
Le pouvoir en place opposé aux mouvements insurrectionnels impute à leurs opposants les violences, même de type sexuel ainsi que les actes de terreur politique comme la torture.
Le viol comme arme de guerre
Les violences contre les femmes débutent dès les années 70 : on lance des pierres contre les celles qui travaillent ; les étudiantes sont agressées et chassées des écoles mixtes et des résidences universitaires ; les filles mères, les veuves, les femmes célibataires sont frappées.
On constate une diabolisation généralisée de la femme qui doit se soumettre à des règles complexes très contraignantes. La violence envers les femmes est justifiée par toutes sortes de prétextes. Dans les villages, elles sont enlevées, violées et tuées.
La pratique du viol trouve une légitimité dans l'interprétation que font les djihadistes des textes sacrés, en particulier concernant la pratique des « mariages temporaires », souvent forcés, qui consistent à s’engager dans une union pour une durée déterminée. Cette pratique fait partie, à part entière, de la stratégie du djihad. La loi divine commande l’enlèvement des femmes des ennemis, pour en faire des esclaves ou des captives.
La violence prend trois formes différentes : le viol, le mariage forcé ou esclavage sexuel et la mutilation. Les trois se succèdent parfois pour une même victime. Certaines femmes sont utilisées comme « mère porteuse », pour donner naissance à un « bon musulman ».
La pureté virginale est considérée dans l’Islam et dans la culture arabo-musulmane comme une fierté. Elle est le symbole de l’honneur de la famille et du groupe. Par conséquent, en violant une femme, un homme profane non seulement la personne individuelle mais également sa famille et sa communauté. Quand elle est mariée, la femme se confond avec son mari, ce dernier est donc directement atteint par le viol commis par son ennemi.
Une femme violée est une femme salie, qui ne peut aller au paradis, réservé aux êtres purs.
En guise de conclusion, une question : qu’est-ce qu’une violence sexuelle dans un conflit armé ?
Il n’y a sans doute pas de réponse parfaite et définitive à la question. Pour s’appuyer sur une référence objective, on peut se reporter aux définitions pénales du « Statut de Rome » qui a créé la Cour pénale internationale et aux conventions de Genève : « viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée et toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable » sont une infraction grave, des crimes contre l’humanité, ainsi que des atteintes à la dignité de la personne ; ce sont des crimes de guerre.
La guerre est un fait social et l'une des cibles majeures au sein de la société civile : les femmes ; l’une des armes largement utilisées : les violences sexuelles.
Ces dernières décennies, les viols commis sur des zones de conflits armés, en Yougoslavie, Tchétchénie, Sierra Leone, Colombie, Birmanie, Rwanda, Irak, Burundi, Liberia et plus récemment en République démocratique du Congo (RDC), ont fait l’objet d’une attention croissante de la communauté internationale et l’ont poussée à réagir.
Les organisations internationales et des ONG luttent pour mettre fin à ce fléau.
Le droit et la justice internationale le répriment.