De la place des robots dans un avenir proche
Le 1er mai 2014 paraissait dans “The Independent” une tribune suscitée par la sortie de “Transcendence”, un film avec Johnny Depp et Morgan Freeman, qui raconte l’ascension d’un ordinateur doté d’une conscience et capable de réfléchir de manière autonome, devenant omnipotent et incontrôlable.
Ce film n’est certes pas le premier du genre à mettre en scène une intelligence artificielle menaçante, ou à tout le moins inquiétante : “Metropolis” (1927), “2001 : l’Odyssée de l’Espace” (1968), “Blade Runner” (1982), “I, Robot” (2004)… Le grand écran regorge d’exemples, et le petit n’est pas en reste : la série suédoise “Real Humans” a fait un carton, notamment en France où la saison 2 a été diffusée sur Arte.
Mais, nous alertent les auteurs de la tribune, “il est temps d’arrêter de réduire l’intelligence artificielle à la simple science-fiction”, expliquant ensuite que cette forme d’intelligence pourrait constituer un danger notable pour l’humanité. Les signataires ne sont pas d’aimables illuminés mais des scientifiques de haut vol : Stephen Hawking, physicien titulaire de la médaille Albert Einstein ; Frank Wilczek, Prix Nobel de Physique ; Stuart Russell, informaticien ; et Max Tegmark, physicien.
Une enquête conduite début mai 2014 par l’institut de sondage One Poll auprès de 2 000 Britanniques montre que près du tiers d’entre eux partage cette inquiétude de voir la race humaine menacée par les machines. Presque autant de répondants craignent d’être remplacés par des robots dans leur travail. De fait, il existe déjà des robots capables de concurrencer l’homme dans certaines professions ou activités : des drones livreurs d’Amazon au barman domestique Monsieur, capable d’apprendre vos cocktails favoris et à quelle dose vous les aimez, et même d’anticiper un double shot d’alcool si vous avez eu une journée particulièrement difficile, en passant par Wall-Ye, un robot vendangeur actuellement à l’essai en France qui risque fort de révolutionner l’industrie du vin, les exemples sont légion.
Dans leur tribune, Stephen Hawking et ses cosignataires évoquent également les voitures électriques sans conducteurs, l’ordinateur IBM qui a gagné l’émission Jeopardy, les assistants numériques personnels comme Siri, Google Now ou Cortana. Ils soulignent les investissements massifs réalisés par des entreprises telles que Google, qui a racheté cette dernière année plusieurs entreprises spécialisées en robotique, systèmes automatiques, intelligence artificielle, dont Boston Dynamics en 2013 et DeepMind début 2014. A noter que Google a créé une voiture entièrement automatique capable de vous conduire d'un point A à un ponit B une fois rentrée l'adresses dans un gps.
L’étude One Poll révèle aussi que près de la moitié des Britanniques ne voient pas d’inconvénient à faire l’amour avec un androïde, et 17% d’entre eux sont même désireux de tenter l’expérience. Par ailleurs, 11% déclarent qu’ils aimeraient avoir un enfant robot comme l’adorable David dans “A.I” de Steven Spielberg, et un cinquième des propriétaires d’animaux domestiques sont séduits par l’idée de remplacer leur bestiole favorite par un robot. Plus d’un quart des répondants pensent que les robots seront capables de ressentir des émotions humaines dans le futur. Là encore, le cinéma s’empare de ces projections : “Her” de Spike Jonze, sorti en 2013, relate ainsi la relation amoureuse qui se noue entre un jeune divorcé dépressif et son système d’exploitation informatique, Samantha, qui prend la voix délicieusement rauque et sexy de Scarlett Johansson. A noter que ce film semble répondre à l’injonction de Hawking de ne plus reléguer l’intelligence artificielle dans le domaine de la science-fiction, puisqu’il se situe dans un futur très proche, en 2025 seulement.
Entre peur et attraction, l’intelligence artificielle, surtout quand elle prend l’apparence la plus proche de nous tels les “Hubots” de “Real Humans”, (la série sur Arte) ne cesse de nous fasciner.
Martin Smith, professeur de robotique à l’université du Middlesex qui a supervisé l’enquête One Poll se veut rassurant : “Alors que beaucoup d’entre nous s’inquiètent du rôle de la technologie et des machines dans la société moderne, les robots sont développés pour nous aider à protéger et améliorer nos vies.” Il fait pencher résolument la balance du côté des bénéfices, insistant sur le fait que l’utilisation des robots ne va pas susciter de licenciements massifs, mais plutôt permettre de nous éviter les tâches des“3D” : “dirty, dangerous or dull” (sales, dangereuses ou ennuyeuses). Pour lui, les risques liés à l’intelligence artificielle sont les mêmes que pour toute innovation technologique : “Tout ce qui est utile contient en lui-même la possibilité d’être mal employé. Donc il y a des dangers inhérents à l’utilisation des robots, tout comme pour les voitures, les trains et les bateaux.” Reste que des robots sont déjà utilisés dans l'inspection des centrales nucléaires.
Mais c’est justement l’absence de réflexion approfondie sur ces dangers et comment les éviter qui a poussé Stephen Hawking à prendre la plume en compagnie de trois autres scientifiques.
Martin Smith lui-même évoque de futurs robots capables d’une “intelligence émotionnelle supérieure à ceux de nombreux humains, y compris : la réflexion, le jugement, la résolution de problèmes, l’ouverture, le self-control, l’auto analyse, la capacité à porter attention et à identifier les sentiments et émotions des gens par exemple.”
Est-il complètement absurde d’envisager que de tels robots puissent ne pas se contenter de nous soulager de tâches que nous ne voulons plus effectuer ? Selon Stephen Hawking et ses cosignataires, “Réussir à créer une intelligence artificielle serait le plus grand événement dans l’histoire de l’homme. Mais ce pourrait aussi être le dernier”, préviennent-ils. “L’impact à court terme de l’intelligence artificielle dépend de qui la contrôle. Et, à long terme, de savoir si elle peut être tout simplement contrôlée.” “On peut imaginer que telle technologie déjoue les marchés financiers, dépasse les chercheurs, manipule nos dirigeants et développe des armes dont on ne pourra pas comprendre le fonctionnement.”
Comme en réponse à ces préoccupations, et grâce à l’impulsion des fondateurs de DeepMind au moment de leur rachat, Google vient de créer un comité d’éthique consacré à l’intelligence artificielle. Il devra réfléchir à des interrogations qui concernent l’humanité tout entière : faut-il mettre des limites à l’intelligence artificielle ? Comment la maîtriser ? Doit-on l’interfacer à nos cerveaux biologiques ?
L’étude One Poll supervisée par le professeur Martin Smith avait avant tout pour vocation d’accompagner le lancement en Grande-Bretagne de “Almost Human”. Cette série qui montre un inspecteur de police en 2048 contraint de faire équipe avec un androïde dépourvu d’affect. Mais ce dernier est un ancien modèle, en proie à des “défaillances émotionnelles”… Si la série n’a pas survécu à la première saison, nul doute qu’intelligence artificielle et robots continueront d’alimenter nos fantasmes et notre univers culturel, mais aussi, il faut l’espérer, à nous faire réfléchir sur notre condition d’humains. Qu'en pensez-vous ?
Jean-Philippe Gibout